Tsakhak : pourquoi seul le rire de Sara est mis en question

Tsakhak : pourquoi seul le rire de Sara est mis en question
Reinier Vinkeles after Jacobus Buys, Sara hoorde het, en lagchte (1797). CC0, via Wikimedia Commons.

Tsakhak : pourquoi seul le rire de Sara est mis en question

Abraham sourit. Sara rit.
En hébreu, tous deux rient.

Lisez Genèse 18:12 dans l’app gratuite Bible Hébraïque : audio en hébreu, Bible du Rabbinat en français, dictionnaire et Rachi. Lire Genèse 18:12 en hébreu avec l’audio, le dictionnaire et Rachi

En hébreu, c’est Abraham qui rit le premier. Quand Dieu lui promet un fils de Sara, la Bible du Rabbinat de 1899, le texte français de notre app, le fait sourire : « Abraham tomba sur sa face et sourit » (Genèse 17:17). Un chapitre plus loin, trois visiteurs viennent à la tente et la promesse est répétée. Sara, qui écoute à l’entrée, fait comme lui, avec le même verbe hébreu, et le français la fait rire :

Sara rit en elle-même disant: "Flétrie par l’âge, ce bonheur me serait réservé! Et mon époux est un vieillard!"

וַתִּצְחַק שָׂרָה בְּקִרְבָּהּ
va-tits-KHAK sa-RAH be-kir-BAH
et Sara rit en elle-même

Seul le rire de Sara est mis en question. « Pourquoi Sara a-t-elle ri ? » demande Dieu à Abraham (Genèse 18:13). Elle le nie, « Je n’ai point ri », et la réponse tient en trois mots hébreux, lo ki tsakhakt : « Non pas, tu as ri » (Genèse 18:15). Le rire d’Abraham, un chapitre plus tôt, ne suscite aucune question. Le verbe hébreu est pourtant le même : tsakhak, rire.

Écrit ainsi, avec la lettre tsadi, le verbe apparaît treize fois dans la Bible hébraïque (Brown-Driver-Briggs, le dictionnaire de l’app), dont onze dans la Genèse. Sa forme simple est le rire tout court ; au chapitre 18, elle revient quatre fois, toujours pour Sara. Sa forme intensive s’éloigne du rire, et dans les quatre versets suivants, le français lui donne chaque fois un autre mot. Loth avertit ses gendres que la ville va être détruite, et il est à leurs yeux « comme un homme qui plaisante » (Genèse 19:14). Sara voit Ismaël « se livrer à des railleries » (Genèse 21:9). La femme de Putiphar dit qu’on a amené Joseph « pour nous insulter » (Genèse 39:14). Abimélec, roi des Philistins, voit par la fenêtre « Isaac caresser Rébecca sa femme » (Genèse 26:8) et comprend ainsi qu’elle est l’épouse d’Isaac.

Rachi, le commentateur du XIe siècle que l’app affiche à côté du verset, explique la différence par Onkelos, l’ancienne traduction araméenne de la Torah. Onkelos rend le rire d’Abraham par וַחֲדִי, un mot de joie, et celui de Sara par וְחַיְכַת, un mot de rire. Rachi conclut : « Abraham a cru et s’est réjoui, et Sara n’a pas cru et s’est moquée ». Deux rires identiques en hébreu, lus comme deux contraires. Les traducteurs de 1899 ont fait comme Onkelos : deux verbes pour un seul, et le plus doux pour Abraham.

Rachi ne laisse pas Sara sur ce jugement. Sur son rire « en elle-même », il dit qu’elle regardait son propre corps : « Se peut-il que ces entrailles portent un enfant ». Rapportées par Dieu à Abraham, ses paroles changent : « Et mon époux est un vieillard » devient « âgée que je suis ». L’Écriture, explique Rachi, « a changé ses paroles par souci de paix ». Le Ramban, lui aussi dans l’app, demande comment la juste prophétesse a pu douter, et répond pour elle autrement : Sara ignorait que les visiteurs étaient des anges ; elle entendait la promesse de trois inconnus.

Le rire devenu un nom

Puis le verbe devient un nom. Dieu l’avait déjà dit à Abraham, « tu le nommeras Isaac » (Genèse 17:19), et Rachi explique le nom : « d’après le rire ». Yitskhak est une forme du verbe lui-même ; le Brown-Driver-Briggs traduit le nom par « il rit ».

Et Sara, qui avait dit « Je n’ai point ri », dit le mot elle-même à la naissance : צְחֹק עָשָׂה לִי אֱלֹהִים, Dieu m’a fait un rire, et quiconque l’entendra rira à mon sujet. Le rire mis en question à la tente est devenu l’œuvre de Dieu. La Bible du Rabbinat n’y met aucun rire : « Dieu m’a donné une félicité et quiconque l’apprendra me félicitera » (Genèse 21:6). Le français rejoint ici Onkelos, qui donne cette fois à Sara חֶדְוָא, la joie, le mot qu’il avait donné à Abraham. Rachi lit lui aussi « se réjouira à mon sujet », et cite le Midrash : « Beaucoup de femmes stériles conçurent avec elle ».

À voir dans l’app

Dans l’app, ouvrez Genèse 18:12 et touchez son premier mot, vattitskhak. L’onglet Dictionnaire affiche la racine tsakhak avec l’entrée du Brown-Driver-Briggs, en accès libre : « rire » à la forme simple, « plaisanter » et « s’amuser, jouer » à la forme intensive. Rachi sur le rire d’Abraham, là où il met côte à côte les deux traductions d’Onkelos, est la première entrée de l’onglet Commentaire (en anglais) sur Genèse 17:17. Et depuis l’onglet Questions, vous pouvez interroger Rabbi Ari sur le verset ; il répond avec des sources pour l’étude.

L’épisode de cette semaine de L’histoire en version originale gravit la montagne avec Abraham et le fils dont le nom est un rire : La ligature d’Isaac, en hébreu.

Le rire d’Abraham ou celui de Sara : lequel vous paraît le plus humain ?

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Versets selon la Bible du Rabbinat de 1899 (domaine public) et dictionnaire Brown-Driver-Briggs, tels que l’app Bible Hébraïque les affiche. Rachi traduit de l’hébreu par nos soins pour ce texte ; dans l’app, Rachi est affiché en anglais, dans la traduction de M. Rosenbaum et A. M. Silbermann (1929-1934, domaine public).

Image : Reinier Vinkeles after Jacobus Buys, Sara hoorde het, en lagchte (1797). CC0, via Wikimedia Commons.